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L’Alberta, c’est Bow !

Retour en Alberta sur la Bow River, à travers un séjour bien rempli sur cette rivière si prometteuse, parmi les meilleures d’Amérique du Nord. Les parcours sont nombreux et offrent des conditions de pêche différentes. Ce second voyage pour nos deux voyageurs fut l’occasion de découvrir d’autres facettes de la Bow.

Par Kathleen & Jean-Pierre Piccin

Tandis que la radio diffuse à tue-tête un morceau de Led Zeppelin, Mark, notre guide, tout en conduisant son truck, balance discrètement sa tête et se laisse aller à lâcher le volant pour mimer quelques accords de guitare ou faire des mouvements d’ondulation avec la main à la façon des chanteurs des années 60. Introverti, n’ayant pas échangé plus de trois phrases dans la journée, son comportement est tout à fait surprenant.
Serait-il si content de rentrer chez lui ? Pour nous, cela ne fait aucun doute : il n’est que 17h30, mais nous sommes ravis de nous blottir dans un endroit presque chaud après avoir affronté des températures qui ne dépassaient pas les 3° et avec un vent du nord qui nous glaçait les os. Nous avions depuis longtemps envie de retourner pêcher la Bow River, cette perle de l’Alberta qui nous avait épatés il y a une quinzaine d’années. D’après des amis que nous avions récemment envoyés faire sa connaissance, elle était toujours au top des rivières nord-américaines.
Nous avions assez d’informations pour la revisiter, mais afin de mieux la connaître nous avons décidé de prendre un guide de pêche. Lorsque nous avons présenté à Mark notre projet de venir taquiner ses truites à la mouche sèche, sa première réponse ne fut pas très encourageante, expliquant qu’il n’y avait qu’au début juillet que la pêche à la mouche sèche pouvait être intéressante.

Mais nous y étions déjà allés la première semaine de septembre et il y avait eu des éclosions magnifiques. De plus, la météo avait annoncé un front froid qui devait faire baisser la température de l’eau, ce qui est propice aux éclosions. Dès notre arrivée, nous avons contacté Mark pour organiser, dès le lendemain, notre première sortie. Première surprise : rendezvous à 4h30 du matin, Mark argumentant qu’il fallait être les premiers sur l’eau ! Avec huit heures de décalage horaire, un lever aussi matinal est chose aisée, même pour moi ! C’est ainsi qu’avant le lever du jour nous nous sommes glissés dans nos waders glacés et, les doigts gourds, nous avons préparé notre matériel de pêche. En montant sur le bateau, Mark nous proposa de ranger nos cannes et de prendre celles qu’il avait déjà montées : sur un bas de ligne 18/100, une pheasant tail qui, avec son casque d’or et ses guirlandes, ressemblait en miniature à un sapin de Noël, une autre moins lestée aux reflets verdâtres et, juste au-dessous d’un bouchon de 1,5 cm de diamètre, une San Juan, imitation classique d’un ver de terre qui porte le nom de la célèbre rivière du Colorado ! Kathleen avait le même montage avec une assiette anglaise guère différente.

Devant rester quatre jours ensemble dans le même lit – de la rivière bien sûr ! –, nous n’allions pas déjà faire chambre à part et nous avons accepté sans broncher ses conseils.
Dès les premiers coups de rame, nous avons pêché sans trop de motivation quelques poissons dont la taille modeste n’incitait pas vraiment à nous concentrer sur le bouchon qui, régulièrement, plongeait à toute vitesse à la poursuite d’une truite. Petit à petit nos yeux s’égarèrent dans le merveilleux paysage qui comme un puzzle se reconstituait au fur et à mesure que la brume se dissipait en légères volutes, tandis que l’eau d’abord couleur de plomb se transmutait en cuivre et or en fusion. A l’horizon, le soleil qui embrasait le ciel s’étirait et commençait sa lente ascension en se faufilant entre les arbres de la berge. En restant immobiles sur le bateau, les quatre couches de vêtements ne suffisaient pas pour maintenir un semblant de chaleur, et nous enviions Mark qui devait certainement se réchauffer en ramant. Les touches et les prises se succédaient à un rythme incroyable, mais, à bout de force – nous avions quitté la veille la France en pleine canicule –, nous avons demandé à Mark d’accoster pour aller se réchauffer un peu. Un mini-jogging et quelques pompes nous offrirent un semblant de chaleur et, en revenant sur le bateau, Mark nous proposa pour nous réchauffer quelque chose à grignoter et des boissons qu’il sortit de la glacière ! Il est vrai que nous sommes encore en été… Un moment plus tard, je profitai du déjeuner pour observer la rivière et très vite repérai un magnifique petit museau qui venait faire des bises à la surface de l’eau. J’abrégeai mon repas et par la même occasion celui de l’arc-enciel qui vint en toute confiance goûter à ma peute.

Plus tard, tandis que nous accostions pour épuiser un “beau morceau”, je vis un autre gobage et m’empressai de changer de canne pour faire sa connaissance. Le travail fut rude, car l’arc se déplaçait parfois d’une dizaine de mètres. Je la perdis de vue durant trois ou quatre minutes et, au moment où j’allais abandonner la traque, je vis un mouvement d’eau trahissant sa présence. Un instant plus tard, j’avais au bout de la ligne une belle arc argentée très combative qui fit de belles chandelles, puis fit la belle. Quand on aime, on ne compte pas, et je ne saurais dire combien de truites passèrent entre nos mains, mais ce dont je suis sûr, c’est que nous arrivâmes à bon port contents d’en finir ! Tandis que le GMC s’arrête devant l’hôtel pour nous déposer, avant de se quitter et de “remercier” Mark, nous lui suggérons de nous donner rendezvous le lendemain un peu  plus tard, ce qu’il accepte en nous proposant d’être au bord de l’eau à 6h ! Ce deuxième jour de pêche se présente peu passionnant comme le premier et, à l’exception d’un parcours différent, plus en aval, et d’un temps plus exécrable, la pêche au bouchon est toujours aussi bonne et aussi monotone. Les gobages sont rares, discrets, et ne sont repérés que lors des rares arrêts, et c’est donc encore sans regrets, tôt dans l’après-midi, que nous nous quittons pour aller traîner pendant quelques jours le long d’autres rivières d’Alberta qui, elles au moins, ne nous ont jamais déçus. Un saut sur la Red Deer avec notre ami Garry, un guide extraordinaire, puis cap au sud vers la Crowsnest, la Oldman et la Waterton. Après avoir fait durant une semaine le plein d’émotions, nous recontactons Mark pour organiser nos deux derniers jours sur la Bow. Plus confiants et certains que les éclosions ont lieu au milieu de la journée et en soirée comme sur les rivières que nous venons de pêcher, nous lui donnons rendezvous à 9h30. Ce qu’il accepte, non sans mal, en nous disant que nous allons peut-être lui apprendre des choses sur sa rivière… Le départ se fait à l’heure prévue et, comme il nous l’avait dit, la pêche au bouchon n’est pas aussi fructueuse qu’à l’ordinaire. Mais il est vrai aussi que c’était après le week-end férié Labour day, et des flottilles de pêcheurs avaient dû matraquer la rivière.

Vers midi, alors que l’air commence à se réchauffer, de petits sedges de couleur chamois font leur apparition. Nous proposons à Mark de nous arrêter pour manger, mais en fait c’est pour pouvoir subrepticement observer une immense plage qui fait face à une falaise au pied de laquelle ont roulé de gros rochers. Immédiatement nous repérons de beaux gobages dans de petites veines d’eau qui se faufilent entre des herbiers. A cet endroit, durant une heure Kathleen écume sans relâche ce bout de rivière, d’abord avec sa peute puis avec son cul de canard. Au vu des résultats, Mark, qui nous a à peine adressé la parole, semble se réveiller comme le ferait un ours après un long hivernage. Un rapide grignotage et nous reprenons la descente de la rivière à très petit pas, car les éclosions de BWO ont tellement mis les truites en appétit qu’il est bien difficile de revenir sur le bateau. Enfin, la Bow se révèle, comme nous l’avions espéré, poissonneuse à souhait, avec des truites qui se nourrissent en surface et incomparablement combatives. En cette fin d’après-midi, satisfaits, nous excusons Mark de terminer le parcours en ramant un peu trop vite…
Le lendemain, la veille de notre départ, changement de guide et de programme. Nous avons pris rendezvous à… 11h avec Sam, un aficianado de la mouche sèche. Sans nous presser, après avoir préparé nos cannes et discuté avec un chercheur d’or qui prospectait dans le coin et qui, vu l’allure de son 4 x 4, ne devait pas rouler sur l’or, nous nous laissons entraîner par la Bow à l’allure d’un pas de sénateur et découvrons, comme des clins d’oeil furtifs, de petits gobages qui ponctuent de petits rubans d’eau frôlant les berges ou les rochers immergés. Malgré le soleil et l’eau de neige, aujourd’hui encore, retombées de sedge et éclosions de BWO mettent en appétit ces dames qui, goulûment, n’ayant que faire de leur ligne, gobent tout ce qu’il y a sur la table, nos CDC compris. Au rythme de notre progression ponctuée par de nombreuses prises, c’est à la nuit tombée que nous arrivons presque à bon port. Mais, quelques mètres avant, Sam fait un crochet sur la rive opposée et nous montre une zone limitée en aval par un gros rocher où, nous dit-il, il y a parfois à cette heure tardive une grosse mémère noctambule.

Le temps de monter un joli sedge sur du 18 centième, nous la repérons à des endroits distants de plusieurs mètres. Je tente ma chance à plusieurs reprises en lançant en bordure de son territoire et lui cloue le bec. J’attends quelques minutes sans qu’elle veuille se manifester et, prêt à déclarer forfait, m’apprêtant à plier bagages, Sam m’encourage à réessayer juste deux ou trois lancers. Au premier passage, en fin de course, lorsque le sedge accélère sa course et se met à draguer une extraordinaire attaque suivie d’un départ à la Usain Bolt, je me trouve sans avoir levé le petit doigt avec mon bas de ligne amputé du dernier brin pendouillant au bout de ma canne. Sam m’avait pourtant prévenu que cette truite tirait dans la catégorie poids lourds ! Dernières heures à Calgary.
Le temps est gris et pluvieux. Il nous reste quelques heures avant d’embarquer, juste assez pour aller au centre- ville, à Fish Creek Park plus précisément, et voir si comme ça se dit il y a à cet endroit un super terrain de jeu pour les moucheurs.

La Bow, en cette fin de matinée, fait elle aussi grise mine, avec des eaux de fonte de neige mélangées à des sédiments entraînés par la pluie. Par hasard, à quelques mètres d’un abri où nous nous changeons, nous accédons à un long bras de rivière aux eaux claires, le courant lent ayant eu le temps de laisser décanter les sédiments. Plus en aval, à la jonction avec le bras principal, nous découvrons un lieu de rendez-vous où les truites font la queue, comme devant un drive, en attendant leur pitance. Une, deux, trois truites sont piquées, puis, après avoir fait assez de tumulte pour couper l’appétit à celles qui restent, nous cassons la croûte, histoire de calmer le jeu. Le temps qu’elles se mettent en place, de faire quelques lancers, et c’est l’heure de s’arracher, non sans mal, de la Bow et d’aller à peine les waders retirés enregistrer nos bagages. Commencer la pêche, les premiers jours, à 5h du matin et finir deux heures avant l’arrivée à l’aéroport, je me demande s’il n’y a pas dans tout cela un brin de folie ! Epuisés par ce rythme endiablé, nous nous faisons la promesse que notre prochain voyage de pêche (sportive) sera plus cool !